Les poèmes du confinement

Jour 17

Mes maisons foncières
10 h 50’ – 11 h 05 de chaque jour, après le 21 mars 2020.

Dans la maison.
Maison avec jardin.
Le mois de mars en inattendu essor
car des expansions simultanées 
et inextricables ont lieu :
celle des floraisons habituelles
et celle d’un virus nouveau.
Je suis comme d’habitude et comme jamais
Soit dans la maison,
soit à la fenêtre
soit dans le jardin.
Comme d’habitude :
j’y vis et écris.
Comme jamais :
je me pose pour la première fois cette question :
« Quelles maisons dans ma maison ? »
Celle des poupées,
pour toujours abandonnée par ma fille.
Et celle de Henrik Ibsen – son livre,
Une maison de poupée, à portée, sur une étagère.
La maison de mes parents, aussi :
couvertures et tapis qui s’y trouvaient
les voilà aussi dans la mienne.
Et quel salon ?
Celui d’une sorte d’apparition
dans ma jeunesse :
En marchant dans la rue 
je l’avais vu d’un coup,
suspendu dans l’air :
grand, large, tout blanc.
Je l’ai adoré, ce salon de rêve :
Que de lumière !
Des années plus tard, en m’installant
dans la maison où vivre avec ma famille
– mari et fille –
j’ai compris : sans l’avoir cherché
j’avais, IDENTIQUE,
le salon d’autrefois, vu seulement par moi  !
L’oubli qui n’oublie pas
avait fait les choses.
Salon de mon désir
dans la maison de tous mes désirs,
y compris celui, foncier, de l’écrire.
Ecrire le désir. Ecrire la maison.
Les deux inextricables.
L’écriture : toujours sur le seuil du regard.

Mais aujourd’hui,
depuis la fenêtre de ma chambre
j’ai vu la beauté obscène
des couronnes de fleurs en bouquets
de mon cerisier.
Pourquoi obscène ?
Je me le demande encore.
Je n’avais jamais cru associer un jour
le mot « obscène » au mot « beauté ».
Se réjouir ou être heureux sur fond de pandémie
devient-il… obscène ?
En voilà une des actions insidieuses du coronavirus.
Pas sa victoire, même si je risque,
le printemps prochain
en regardant les nouvelles couronnes de fleurs
de mon cerisier,
de penser aussi à la couronne du virus de ces jours-ci.
Mais ce ne sera que pour mieux me réjouir de leur floraison.
Épidémie passée et du passé, déjà :
la beauté du reste de la journée me saisit
et je ne garde plus que son éblouissement.

J’ai fixé ici un quart d’heure d’une réclusion
Temps à la fois heureux et douloureux
où les nouvelles du monde
ont profondément troublé
la vue exquise vers mon jardin au cerisier en fleurs.
Faille à jamais
vue depuis ma chambre,
de la maison où je suis toujours à ma place
même si foncièrement ailleurs.

Sanda Voïca, 1er avril 2020