Les poèmes du confinement

Jour 19

#JournalJardin

16/03/20 Première journée du jardinier retraité confiné dans le jardin sous un soleil radieux. Pose des bâches sur les tas de bois. Arasage des taupinières et ramassage des cailloux. Récolte des scaroles dans la serre. Plantation d’un rosier devant la tombe de Gus.

17/03/20 Réparations à la tonnelle dégradée par les tempêtes successives. Semis en bac des poivrons doux, Yolo Wonder et Corne de Boeuf. Ramassage du bois mort pour les barbecues, comme une course de vitesse avant que la végétation renaissante n’ait tout recouvert.

17/03/20 huit-uituit-huit — koui-koui-ki-kiki — kik — ki-ki-ki — tic — trrrt — tsih — tsip-tictictic — huit — tixtixtix — pink-pink — tchouc — srîh — trrrré — tèc — tch — tac — tsyp-tsiep — tsih-tsih-tsih — stî-î-stî-î-stî-î-stî-î-pisti — tsit — tsit-tec-tec — pitt

19/03/20 Sur le fond monotone des tourterelles, je reconnais les prises de solo tuit-tuit-tuit de la sittelle torchepot et le tsyp-tsiep en mode répétitif du pouillot véloce, tandis que je charge, transporte et vide les brouettes de compost sur la terre du potager.

21/03/20 L’hiver a été clément, on récolte encore en pleine terre carottes, panais et scaroles. La mâche est superbe et les poireaux n’ont pas été décimés. En revanche, l’essai de bêchage n’est pas concluant même à la fourche-bêche, la terre est bien trop collante.

21/03/20 Semis d’un mélange de graines (laitue de Lille, Batavia et Lollo Rossa) en pleine terre, à la volée, sur l’emplacement libre où s’entassait le compost. Semis sous abri, dans le tunnel : chou de Milan de Bruxelles et laitue Grosse blonde paresseuse (sic !).

25/03/20 Reprise du bêchage. La terre est meilleure, moins de cailloux, plus de lombrics. Deux oiseaux nous accompagnent de temps à autre, un gros faisan de Colchide rutilant de couleurs qui longe lentement la haie du jardin et, plus proche, Roberto le rouge-gorge.

28/03/20 Chaque après-midi, sous un soleil printanier, je bêche pendant quelques heures. J’avance en enterrant le «fumier» et je pense aussi à ceux qui souffrent et à ceux qui ragent. Anticipant les semailles et les récoltes futures, je médite sur le monde à venir.

30/03/20 Bêchage quotidien. Après quelques sillons, je vois le rouge-gorge perché sur une motte de terre fraîche. Il saisit du bec par le milieu un jeune ver de terre d’une dizaine de centimètres. En deux temps trois mouvements exactement, il l’avale gloutonnement.

30/03/20 (suite) Pour Roberto le rouge-gorge, je suis l’individu qui lui garantit sa ration quotidienne de protéines. Je me croyais jardinier indépendant. Me voici exploité par un oiseau qui profite de mon travail. Sans parler des souffrances du jeune ver de terre !

31/03/20 Terminé le bêchage de la moitié gauche (200 m²). Pour la suite, ce sera plus rapide car une bonne partie est occupée par les rangées de framboisiers, de fraisiers, d’artichauts et de poireaux. Les porte-graines sont des pieds isolés : mâche, carotte, chou.

31/03/20 Entretien et sarclage des framboisiers. Ganté -mais non masqué-, muni d’une griffe, je parcours les rangs à genoux, extirpant pissenlits, lamiers blancs, orties et pieds de veau. J’imagine nos autorités, à quatre pattes, chassant le virus, à toute vitesse.

Lucien Suel, 3 avril 2020
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