Le gestomètre est une forme fixe de poésie imaginée par le poète Robert Rapilly. Il s’agit de choisir une action simple et quotidienne que l’on divise en un certain nombre de sous-actions successives décrites avec froideur.

J’avais, en son temps, suggéré à Robert une petite chose en sus : dans le corps du poème, entre deux séries de vers impassibles, vient au contraire et pour le contraste un long vers chargé jusqu’à la gueule d’affects et de subjectivité. On trouvera ici ce vers en italique.

Jacques Jouet


Gestomètre du 24 février

Nettoyer ses lunettes

Passer la main gauche sous le pull

écarter légèrement le tissu

saisir de la main droite la branche droite des lunettes

envoyer un bon coup de buée sur le verre gauche en l’approchant de la bouche ouverte

poser le verre gauche des lunettes sur le tissu du pull

presser le verre entre d’un côté le pouce et de l’autre l’index et le médius collés

frotter en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre

je n’y voyais plus rien avec toutes ces saloperies de traces de doigts sur mes verres, comment pouvais-je avoir encore confiance dans la qualité de mon regard ? oh la belle petite satisfaction que ce sera de retrouver une impeccable transparence ! l’œil lui est toujours humide, l’œil est toujours lavé, toujours propre ! pourquoi les lunettes sont-elles à ce point sèches et froides ?

embuer le verre droit

poser le verre droit des lunettes sur le tissu du pull

presser le verre entre les mêmes doigts que tout à l’heure

frotter

rechausser les lunettes sur le nez et les branches sur les oreilles

lire

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Jacques Jouet


Gestomètre du 17 février 2022

Ouvrir une dizaine d’huîtres

se rendre au marché choisir un huîtrier parmi tous ceux de l’anneau des poissonniers

passer commande d’une douzaine de pleine mer n°3

gagner le banc le plus proche

sortir son couteau, un laguiole

oublier tous les conseilleurs qui prétendent qu’ouvrir les huîtres avec un laguiole abîme la lame

sortir la lame du couteau

saisir dans le sac plastique la première huître venue

caler l’huître dans le creux de la main gauche

surtout ne pas penser à Francis Ponge

saisir le couteau dans la main droite

chercher du bout de la lame le défaut de la cuirasse sur le côté droit de l’huître

introduire délicatement la lame en prenant bien soin de ne pas dévaster la coquille et mêler à la chair délicate des éclats de calcaire

sectionner le muscle

faire levier avec la grande partie de la lame pour séparer les deux versants de la coquille

et là, je ne pense plus du tout couteau, je ne pense plus du tout technique, je suis devenu ventre, je suis changé en pur appétit, l’huître est elle-même une cuiller, une grosse cuiller concave, une assiette minuscule à la dimension de ma bouche, une bouche vivante qui ne songe qu’au baiser de ma bouche, haaaaaaaa !…

mastiquer

poser la coquille vide délicatement sur le banc

répéter les mêmes gestes avec une deuxième huître

tenter de retrouver les mêmes sensations douze fois

se demander si la quatrième a le même goût que la première

se demander si la onzième a le même goût que la précédente

ramasser les 2 x 12 coquilles et les jeter dans le sac en plastique vide

fermer le sac

jeter le sac

aller boire un verre de chablis au bistrot le plus proche

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Jacques Jouet

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