Le gestomètre est une forme fixe de poésie imaginée par le poète Robert Rapilly. Il s’agit de choisir une action simple et quotidienne que l’on divise en un certain nombre de sous-actions successives décrites avec froideur.

J’avais, en son temps, suggéré à Robert une petite chose en sus : dans le corps du poème, entre deux séries de vers impassibles, vient au contraire et pour le contraste un long vers chargé jusqu’à la gueule d’affects et de subjectivité. On trouvera ici ce vers en italique.

Jacques Jouet


Gestomètre du 24 mars

Vider la poubelle

S’approcher de la poubelle

À la main une assiette, où traînent des relents

Soulever du bout des doigts le couvercle

Se souvenir, en le voyant, que la poubelle est pleine depuis un certain temps

Hésiter à jeter l’assiette entière, trouver où la poser

De la gauche resoulever le couvercle

De la droite tirer le haut du sac

Sentir les effluves diverses monter au nez

Ne jeter qu’un œil sur l’amas pourrissant

Mon dieu où finissons-nous et comment quelles traces nous laissons la chair est corrompue et la coupe bien tôt pleine ceci est mon corps

Étrangler la gueule du sac

Y faire un nœud

Le déposer au fond du conteneur.

_

Samuel Deshayes


Gestomètre du 17 mars

Mettre un masque

Poser la main sur la poignée de la porte d’entrée

S’arrêter à la pensée qu’on a oublié quelque chose

Se toucher le nez et se souvenir

Chercher des yeux la boîte en carton

Attraper entre pouce et index la lamelle supérieure

Démêler les élastiques

S’approcher du miroir

Appliquer le rectangle sur le bas du visage

L’y maintenir en passant les élastiques autour des oreilles

Tordre la fine barrette métallique sur l’arête du nez

Redonner au visage quelque relief

Vérifier la symétrie du masque et du visage dans le miroir

Je me regarde tu me regardes en silence, demi-visage, vous me regardez yeux sans nez, yeux sans bouche, comment en es-tu arrivé là, crient des yeux, tu nous sors par les orbites, non non non nous tu ne peux pas nous bâillonner !

Détourner les yeux

Poser la main sur la poignée de la porte d’entrée

Ouvrir la porte et gagner la rue.

_

Samuel Deshayes

Image par défaut
collectif pou
Publications: 24