Le gestomètre est une forme fixe de poésie imaginée par le poète Robert Rapilly. Il s’agit de choisir une action simple et quotidienne que l’on divise en un certain nombre de sous-actions successives décrites avec froideur.

J’avais, en son temps, suggéré à Robert une petite chose en sus : dans le corps du poème, entre deux séries de vers impassibles, vient au contraire et pour le contraste un long vers chargé jusqu’à la gueule d’affects et de subjectivité. On trouvera ici ce vers en italique.

Jacques Jouet


Gestomètre du 7 avril

Se mettre au lit

D’un regard sur l’horloge constater l’avancée de la nuit

Elle sera courte

Relire une dernière fois, où on en est

Se résoudre à fermer le traitement de texte

Arrêter l’ordinateur

Regarder l’heure sur le téléphone

Calculer le temps de sommeil possible

Estimer le temps qu’il faudra pour s’endormir

Se demander si le potentiel de rumination est un peu, beaucoup, à la folie élevé, ce soir

Auquel cas il serait peut-être préférable de rallumer l’ordinateur

Se résoudre en pensant à la tête qu’on aura demain matin si l’on retarde le processus d’une, de deux heures encore

Monter l’escalier dans le noir

Entrer dans la chambre dans le noir

Deviner dans l’obscurité où se trouve le bureau, la chaise

Retirer les vêtements, les poser en silence sur la chaise

Marcher jusqu’au lit

Se glisser dans le froid des couvertures

Vérifier l’heure du réveil

Image fugitive de la pile de livres sur la table de nuit

Se mettre sur le dos

Énumérer les titres des livres en souffrance sur la table de nuit

Pourquoi est-ce que je ne termine pas Ariel ? il faut que j’arrête de reculer devant L’Histoire poèmes, et quand vais-je trouver le temps d’étudier comme il faut Soleil des Soleils (Michel-Ange déjà l’écrivait dans un sonnet Pour la mort de Vittoria Colonna) ? qui pour la Lune des Lunes ? je n’en vois qu’une par la fenêtre de toit, Étoile des étoiles personne n’y a pensé cela n’a pas de sens tant elles sont à cribler le noir de la nuit, mes jambes mes bras à remuer dans les draps tièdes

Essayer la position fœtale

Penser à sa mère, à son enfance, à l’enfance sa mère, à la mère de l’enfance, perdre un peu le fil

Se retrouver sur le ventre

Se demander si

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Samuel Deshayes


Gestomètre du 31 mars

Ouvrir une canette de bière

Guetter toute présence inopportune

Fermer la porte de la chambre

Se placer dos à la porte

S’agenouiller au pied de son lit

Tirer le sac en plastique opaque qui se cache en-dessous

Prendre garde au bruit de plastique froissé

Plonger la main dans le sac

Choisir au hasard une cannette

Oh joli cylindre inoxydable que ta volonté soit faite, austère et fidèle, sur les neurones de ma petite caboche d’amour qui souffre un peu en ce moment, oh oui le quotidien est un vilain fripon et il faut l’endormir autrement puisque les fessées ne suffisent plus à seconder les berceuses, oui oui oui le réveil les rues le tram les passants oh la la toute cette pesanteur il faut quitter l’île aux méchants l’île aux marchandes, s’abreuver aux brasseries des zones indus, c’est avec elles qu’on oublie le mieux la preuve mon ambition est tombée dans un fût sans jamais revenir, seule la colère a pu remonter avec les restes de ma naïveté, la crémation avait lieu la semaine dernière vous n’y étiez pas ? Pourtant les cartons d’invitation sont bien partis, oui oui Gérard a gardé les accusés réception je vous les montrerai la prochaine fois que vous viendrez prendre le blé, y’en a pour tout le monde, ah ça oui, y’en a toujours eu pour tout le monde, la preuve on en donne au fleuve afin qu’il ait sa dose, mais rien de comparable au joli cylindre inoxydable, comment ça vous n’avez pas reçu le faire-part ?

Approcher l’index du sommet de la canette

Basculer la languette argentée vers l’avant

Apprécier le « Pschitt ! »

Aspirer la mousse qui gicle, si nécessaire.

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Alix Roussios

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