Première amphionie parisienne

Cinquième et dernière station : «Le Petit Marcel», rue Rambuteau

Au Petit Marcel
Grande terrasse
On se la raconte
Sous les yeux des passants

Beau gosse gominé
Noie sous des anecdotes
Invraisemblables
Petite mijaurée
Facilement impressionnée
Vide absolu de la vie intérieure
Qu’une logorrhée tente désespérément
De masquer de combler
Tandis que les prières de Ray Charles
Se font entendre

Au Petit Marcel
On n’est pas chez mémé
Voilà il y a les cocktails
Je reviens dans une heure
Dit le serveur de 1892
Bonjour bonjour

Touristes qui mangent
À dix-sept heures trente
De la salade et des frites

Couple de jeunes amoureux
Qui s’embrassent
Les tables de la terrasse serrées
Au point qu’on dirait
Une tablée de famille

Au café Marcel
En terrasse
Goûtez à la promiscuité parisienne
Partagez un moment
Avec des inconnus buveurs de bières
Mangez des tigres qui pleurent
Pour vingt et un euros

Nous sommes peinés
Par l’alcoolique
Par nous croisée
Au bar oblique

De la précédente station.

Ici, c’est vide, ou à peu près, comme tous ces lieux de Paris que nous arpentons en ce lundi du mois d’août. Et d’alcoolique il n’y a guère sinon peut-être deux poètes en errance, de bière en bière, cherchant refuge, de vers en vers, dans des bistrots.

Tout arrive à Paris, et même, dans la rue, un type avec à la main, le cul d’un mannequin de plastique. On voit de tout dans le quartier et même un mec avec du bois qu’il trimballe sur son vélo.

Et d’autres types vêtus de vert courent dans la rue à la poursuite d’un camion bruyant, les bras chargés de nos déchets.

Ils les déposent avec force bruit et autant d’odeur, dans la bouche arrière de l’animal à quatre roues, et tapent contre le flanc de la machine, qui redémarre dans un vroum fracassant.

Et le serveur, fracassant lui aussi, et rigolant, nous sert nos verres en sautillant, nous adressant des œillades comme s’il était complice de notre errance de poètes.

Je pense qu’il voit

que c’était une expérience concluante.

Samuel Deshayes et Guillaume Marie