Poèmes du Marché de la poésie

Poèmes du Marché de la poésie,
composés selon une variation du protocole des poèmes de musée (voir ici),
le 23 octobre 2021,
par Arsène Caens,
Samuel Deshayes,
Jacques Jouet,
Guillaume Marie,
Cécile Riou.


Elle porte un sac plastique Dalbe mais c’est plutôt il
ouvre un livre de Daniel Sampiero
son pantalon rouge fondu dans les nappes de Haïku Pippa
jette un œil aux Petits Platons
un autre œil au Castor Astral, dans un strabisme divergent, décidé,
notre homme est éclectique comme la poésie est dissemblable
«est-ce que vous connaissez Serge Peï ?» demande l’étoile des limites
un œil sur le petit flou,
notre homme est un méthodique,
notre homme regarde tous les livres, c’est un maniaque,
il s’attarde à Esperluette
et même les grands formats de Matthieu Messagier.


Un jeune homme très très très très jeune, je dirais normalien précoce et surdoué, long temps aux éditions Interférences, il ne décroche qu’une demi-heure plus tard, il a acheté.
Il fait un double tour complet du marché sans jamais s’arrêter et sort.


Un jeune homme suit une jeune femme, ils marchent vite.


J’ai l’impression que tu m’as compris et que c’est toi qui me chasse je te prends pour une cible qui désigne son archer


Un jeune couple qui a du cosmos plein les jointures,
est-ce pour cela qu’ils filent dans les allées,
je vais vite les perdre, heureusement qu’ils tournent en rond,
je les re-cherche, tombe sur elle seule, qui cherche son homme, tout le monde se retrouve, Amoureuse point d’interrogation l’intéresse, lui pas du tout, le risque est de faire mine de s’intéresser au stand d’à côté et qu’un éditeur ou un poète y croit, elle se prénomme Juliette, c’est son Roméo qui le dit au téléphone.


Baskets roses pantalon beige et par dessus, un manteau à col de fourrure
Madame aime les classiques
Chic, un arrêt au CIPM me permet de donner, à Giulia, un de mes petits papiers de poète de Marché
Madame compulse un catalogue hésite erre un peu ne s’arrête que très peu
Encore un coup de catalogue et puis demi-tour
Madame cherche quelque chose ou quelqu’un ou attend
Ah ça y est (et enfin) c’était l’Amourier qu’elle devait chercher où l’on propose l’Age du christ mais pas de classique
Ouvrez et découvrez appelle, christique, le stand d’à côté
Nouveau regard au catalogue tandis qu’un poète à écharpe et chapeau peste : On ne va pas la trouver cette sortie !
Madame contemple la Sainte Face opuscule à la couverture noire et blanche de la maison Malo Quivrane
(perdue ? Ah non)
Longue, très longue, discussion avec un éditeur, qui finit par cet argument choc : J’ai même un peu de monnaie si vous voulez, mais non, cela ne suffit pas, Madame va traîner chez la concurrence
(Et Samuel en passant fait tomber son crayon)
J’attends que les cloches sonnent, que des hautbois résonnent, car ça y est, Madame achète ! Et deux livres encore !
Et je ne comprends même pas comment je l’ai perdue


La dame a regardé
ne s’est arrêtée au stand Argentine littéraire que quelques secondes après cent pas très lents
elle est sortie et n’a pas trouvé un seul livre à feuilleter.


Pas le temps
si ce n’est pour la délirante dont elle peut regarder les affiches, mais pas s’adresser à l’éditeur,
elle semble chercher un livre, mais où faut-il ?


C’est bien toi poète dijonnais, tu es venu rencontrer Guillaume Marie et Samuel Deshayes sous le chêne du moulin de Duesme
si tu me vois tu me reconnaîtras aussi c’est sûr, quel jeu de fou
la technique c’est la suivante pour ne pas sembler trop impoli : je ne suivrai que du coin de l’œil la forme de tes lunettes rondes de soleil
je ne te verrai jamais sinon de dos (l’observation me semble moins anodine que d’habitude, presque plus risquée)
Serge Pey m’entrave


«Vivement demain que je sois dans ma campagne», je m’arrête, mais le dialogue semble pouvoir durer encore longtemps, pour le prochain, j’abandonne les grands-mères.


Je l’ai reconnu mais pas lui, devant moi c’est Emmanuel Carrère… j’ai un doute… en fait c’est Rehauts.


Merci pour ce vert intriguant, cette couleur de marais qui fait une lueur de potion sous cette coupe brune à calvitie qui me bouscule
cet anorak
ce sac à la couleur d’un coléoptère ou d’une mouche à bouse
c’est comme si des pieds lacés de «salomon» allaient tremper dans la vase le prophète


Une fille et sa mère,
le rapport entre le nombre de pas effectués et le nombre de livres touchés est déséquilibré, pas en faveur du livre,
mais une place surfréquentée est un tel lieu de promenade,
que cela vaut bien d’effleurer quelques couvertures,
(si le poète voit un livre qui lui plaît, ou si lui parle un poète, le poème est terminé).


Mêmes yeux
même nez
même sourire
– on dirait un frère et deux sœurs
Il dit : Allez, je suis chaud
(je ne sais pas pour quoi)
C’était donc pour aller boire un coup
– Pas à la buvette du Marché en tout cas
Elle dit : Bon, on fait quoi ?
Ils sortent

Procédé

Le poème du Marché de la poésie est un poème de musée, mais sans musée.

Le poème de musée est d’ailleurs un poème de métro (procédé inventé par Jacques Jouet) mais sans métro.

Et voici comment :

A l’entrée du Marché, on choisit une personne, qu’on va suivre.
Quand cette personne est sur un stand, on compose un vers, dans sa tête.
Quand cette personne quitte le stand, on transcrit le vers.
Et on s’élance à sa poursuite.
Dès que cette personne s’arrête à un nouveau stand, on compose un nouveau vers et ainsi de suite.
Il est interdit de composer quand cette personne marche de stand en stand.
Il est interdit de transcrire quand cette personne est sur un stand.
Si on a perdu sa cible, si elle quitte le Marché, le poème est fini.