Antiquités

Ce texte fait partie d’une série en cours de poèmes réduits et fondus. Les poèmes réduits et fondus sont écrits à partir de textes sources, et sont donc une manière de réécriture. Ils sont réduits parce que leur taille diminue dans la réécriture (comme les têtes réduites des Jivaros). Ils sont fondus parce que des poèmes distincts sont réunis pour ne faire qu’un seul poème.
Dans
Antiquités, j’ai réduit et fondu en 8 sonnets les 32 sonnets du recueil de Du Bellay, Les Antiquités de Rome. Chaque strophe de mon texte est une réécriture d’un sonnet du recueil. L’ordre des poèmes est respecté.


Antiquités

1 C’est votre lot à vous, faiseurs de vers, que
d’entre les morts la voix vous réveille d’un vivant
qui veut (gare à vos oreilles) chanter sur vos
tombeaux de nouveaux airs.
2 Le Chinois prônera la muraille sans fin et le
parti divin, pour sa part l’Amérique vantera les
buildings et Dollar, son dieu-fric ; livres-
monuments : je parcours vos confins.
3 Lecteur, si ci-après tu n’aperçois des antiquités,
que des ruines (soit, les mots, le temps
remodèlent les formes
4 mais l’on peut toujours, d’une ville ou bien d’une
œuvre, écrire qu’elle est un corps dans lequel on
œuvre) prends un billet de train, certains
mènent à Rome.


5 Du Bellay, tu n’es plus, mais l’on vient voir dans
tes écrits ce qu’il reste du monde où tu vivais, et
tes vers nous confondent : souvent c’est le
nôtre, c’est un miroir.
6 Le monde est déjà vieux, les gloires sont
passées, le bonheur est en mots, « on ne peut
pas entrer deux fois dans le même fleuve »
(Héraclite, extrait des Fragments (quel titre ! )),
depuis longtemps on sait :
7 des morceaux, des fragments (décidément !)
devient toute chose, et (soulagement) au néant
nous sommes voués (poussière…)
8 pourtant Rome a trois mille ans, l’homme deux
millions, la Bibliothèque est sans fin, toujours
des vers nouveaux (ou pas) … art / vie : bref,
brève / longue, long * ?

* Rayez les mentions inutiles.


9 Si Nature était une belle-mère et les dieux
inhumains, les accuser je pourrais de laisser
flétrir, s’user la création (elle date d’hier).
10 L’haleine du serpent enchante la toison d’une
hydre de saisons qui parcourant la plaine a
fécondé le cul finalement sans peine des soldats
enragés à mourir à foison,
11 la Guerre, qui n’a guère que les heurts, la
destruction, dans son cœur et son âme, aux
vainqueurs trouve toujours un vainqueur,
12 ce qui compte à la fin c’est d’avoir un beau
champ de ruines, moult morts, des
gémissements : un drame effroyable qui se
puisse mettre en un chant.


13 Ni les saccages causés par les hommes
(incendie, guerre, opération immobilière…)
ni des éléments les maux (feu, terre, eau, vent)
n’ont réduit ton nom, Rome,
14 tu restes la ville aux Bergers, au Laboureur,
aux lions dans les arènes, aux sanglants
chrétiens, même si, sans empire, tu ne fais plus
tiens les syriens, les libyens qui dans notre mer
meurent.
15 N’est-ce pas là, dites, consolation que l’esprit
meurt avec le corps, fonction de quoi ses peines
aussi disparaissent ?
16 Comme une rumeur naît, enfle, et puis
s’évanouit, passent nos vies (qui dira nos noms
dans la nuit ?) comme en le flot des vagues
soulevées sans cesse.


17 Les cieux sont lieu de terribles combats des
éléments, dont les effets sur terre se voient,
mais pour les dieux, non, rien à faire, pas plus
de trace là-haut qu’ici-bas.
18 L’amplique-ciselant d’Isidore Isou
(Schopenhauer dirait : mouvement pendulaire) à
toute chose s’applique : à l’art, aux affaires du
monde, aux villes : c’est le temps qui résout.
19 Tout ce qui avait cru, s’était formé, uni, décroît,
se défait ; chose morte, dans l’air se dissipe, en
terre on la met.
20 Lavoisier dit : « Rien ne se crée, rien ne se
perd », comme l’eau dans son cycle ; mais en la
matière ce n’est pas que la quantité qui nous
importe.


21 Rome (c’est ce que soutient Du Bellay) en elle
seule a trouvé l’adversaire fatal : dans le fruit il y
a le ver : se tenait caché quand le ciel grêlait.
22 Mais (continue-t-il) aussitôt qu’elle rompit, ce
fut la curée où tous se précipitèrent, la mirent en
morceaux (c’est ainsi sur la terre (voir le
mythique Chaos, la loi d’entropie)).
23 Le poète de cet exemple tire une leçon
connue : l’oisiveté etc. Passons, il y a pire :
24 dans la légende antique de cette cité il y a
aussi le péché originel : Romulus et Rémus, c’est
Caïn et Abel.


25 Celui qui refuse la fin des choses, les choses
finies, à force de mots voudrait réduire la mort à
un mot (mensonge, erreur : tel est le pot aux
roses :
26 même infime, même abstraite, la plus petite
est pour les mots une ville, un empire, un monde
: poète, là où tu vas, le labeur abonde, le regret
est fréquent, rare la réussite ;
27 si seulement ton texte-ruine au temps arrache
des fragments de l’être tant que le lecteur croit
un instant le voir
28 même comme une ombre, une sombre
silhouette qui se découpe sur la page, alors,
poète, de tes nuits blanches tu as fait très bon
avoir.)


29 Tout ce qu’à ton art tu abandonnas, tes
lectures des poésies anciennes, (la table rase
est la nouvelle antienne : retourne dans ta
baleine, Jonas),
30 (comme avant la moisson (un enfer de saison)
les épis ne lèvent que dans le chant des lèvres
rouges de sang et toutes gonflées par la sève) la
raison, quittée comme on quitte une maison,
31 pour plonger, comme l’a dit Baudelaire, au
fond du gouffre du nouveau, envers et contre
tous les revers du vers libre,
32 n’en espère rien (lyre rime avec délire) deux,
trois pauvres hères finiront par te lire, mais sois
déshérité, la mort seule délivre.

Samuel Deshayes
Illustration : Grande Bible historiale complétée. Source : Gallica