La potentialité des textes est inépuisable

Présentation d’un chantier en cours.

Avril 2020

Lancé dans l’écriture d’un sonnet par jour de confinement (dont certains sont à lire sur ce site), j’ai l’idée de parodier quelques classiques en me demandant comment par exemple Baudelaire aurait écrit «À une passante» et Rimbaud «Ma Bohème», par temps de confinement. Cela donne «À une cliente» et «Mon circuit périurbain», publié, parmi d’autres, dans Sonnés, poèmes confinés, chez LansKine.

Mai 2020

Je retombe sur les «Spleen», des Fleurs du mal (qu’on peut lire là). C’est presque une série, une variation sur un même thème. L’idée me vient alors d’écrire un sonnet en réutilisant le matériau de ces quatre poèmes, qui se suivent dans le recueil, chaque strophe du sonnet correspondant à l’un d’eux.

C’est le premier des poèmes «réduits et fondus», dont les principes sont exposés ici, avec le premier ensemble achevé selon ce protocole, Antiquités, réécriture en huit sonnets du recueil Les Antiquités de Rome de Du Bellay.

Il est évident que ce premier sonnet écrit à partir des «Spleen» n’a pas épuisé leur potentialité (ni la potentialité de leur rencontre dans un même texte). J’en écris un deuxième, un autre… Je me demande combien de fois je pourrai réécrire les «Spleen».

Ainsi commence une série qu’on pourrait appeler une «tentative d’épuisement des « Spleen » de Baudelaire».

Une tentative d’épuisement dans la mesure où la première de ces réécritures (le «spleens 1» ) est développée à partir de certains éléments phoniques, sémantiques, stylistiques des poèmes sources, et que le «spleens 2» est écrit en partant d’éléments qui n’ont pas été exploités dans le «spleens 1», et que le «spleen 3» , etc.

Une tentative, parce qu’il semble évident que la potentialité des textes est inépuisable, que le projet est voué à l’échec, c’est-à-dire qu’il serait possible de ne faire que réécrire les «Spleens» de Baudelaire. D’autant qu’on pourrait dans un deuxième temps imaginer de réduire et fondre les premiers spleens, obtenant, par exemple à partir de 32 réécritures de niveau 1, huit spleens de niveau 2, qui pourrait eux-mêmes être réduits et fondus en deux spleens de niveau 3 (je vous laisse calculer pour 80, 176, 224, etc. spleens de niveau 1).

Voici cinq spleens, en guise d’amuse-bouche, sur les trente et quelques déjà composés (à suivre) :

spleens 1

Mars a déversé la mort sur la terre entière.
Le poète, fantôme d’un chat de gouttière,
crache et gronde après la pendule, glas, tocsin,
l’amour se jouait avec une mauvaise main.

Les souvenirs se jettent comme des milans
quand tu veux les enterrer au fond du cerveau,
les jours où le temps est plus fixe qu’un tableau,
où tu sembles poser, modèle de gisant.

Le monde est mon royaume, j’ai plus que je ne veux,
chaque jour je reçois des objets plus nombreux,
des divertissements, qui me laissent stupide.

Quand notre horizon bat de l’aile, dans le vide
nous sautons, dans l’espoir qu’un filet soit tendu,
les images défilent, la vie suspendue.

spleens 13

Mille ans ne suffirait pas pour venir à bout
de tous les vers, et des romans, pyramide où
l’homme entasse, avant que survienne la mort, ce
chant dont les mots sont la balle et la vie l’amorce.

Rien ne peut m’en distraire, ni l’appât de l’or,
ni des dames, avec ou sans atour, le corps,
ni les luttes du peuple et des puissants ; pas plus
savant de l’avoir vécu que de l’avoir lu.

Quand je suis plus triste qu’un jour noir et humide,
la tête battante comme fait la cognée
qu’on lance furieux mais toujours dans le vide,

je cherche le repos, en lisant le sonnet
d’un vieux poète, qui me cause du bourdon
qu’une dame lui cause, qui demande pardon.

spleens 16

Tu voudrais oublier le monde, qui tu es,
n’avoir plus ni remords ni secrets ; ni la vie
où tu respires mal, tu boites. Et, ravi
à l’ennui, être fruit, pierre, vague, nuée.

La proie sur laquelle les chiens vont se ruer,
tu es comme elle, jeune fille qui se vit
choisie et abandonnée, dont la vie se vide,
tu es comme elle, sourde au milieu des huées.

À la traîne du jour qui se défile, pluie
de cris, plaintes derrière les murs. Fuis, cache au
monde la terre noire de tes yeux humides.

L’eau déborde des gouttières ; le sommeil , lui,
dans la ville entière renverse les corps chauds
qui n’agitent bientôt que des rêves livides.

spleens 23

Comme le temps pluvieux courbe jeunes et vieux,
les hommes et les bêtes, prédateurs et proies,
tous se souviennent que leur être est un corps froid,
un cadavre encore chaud, pluie coule à leurs yeux.

Le ciel les ennuie ; ils regardent leur plafond
pour y surprendre quelque insecte se suspendre
au bout d’un fil ; au fond de leur cerveau, la cendre
est froide ; glandes lacrymales, puits sans fond.

La vie entière est, comme les runes qu’on verse
sur le sol en cherchant une voix, une voie
fausse, fumeuse, un sinistre que l’amour cause.

Ainsi plus de mille ans, dans le désert, sa herse
creusant les vagues de granit, Sisyphe croit
que viendront les fruits, que poussera une rose.

spleens 27

Amours défunts : jeux écornés : dames sinistres.
Cependant que se lamentent, leur voix se fausse,
vagues à l’âmour, à bas du lit leur corps se
renverse, intarissables coulures, le bistre

macule le cercle des paupières fermées,
sur le visage humide étale ses traînées.
Quel défilé d’images leur crève les yeux
point d’interrogation Pluie de pleurs silencieux

coule au lieu de sang, ce n’est pas plus le Léthé,
image vieille comme les jours réchauffés,
reprise du catalogue printemps/été

d’il y a mille ans, bric-à-brac de corps défaits
qui tiennent la pose, tremblent encore un peu
toutes les nuits : veulent l’oubli : chantent leur bleu.

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Samuel Deshayes
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