Manie Dudu

Poème extrait de Ça écrit quoi, recueil composé avec Samuel Deshayes, paru à l’automne 2019 chez Lanskine


Des haricots pendent aux oreilles des femmes qui s’appellent Manie Dudu. Des courgettes leur sont suspendues à la ceinture, aux poches, et des melons sont soudés à leurs pieds, sans parler des radis noirs accrochés à leurs tailles et qui traînent lamentablement derrière elles, si bien que pour avancer, elles ont toutes les peines du monde et doivent parfois se contenter de sautiller ce qui n’est pas sans poser des problèmes de circulation dans les heures de pointe ou même des accidents quand en voulant sauter dans le 72 pour Hôtel de Ville elles ne parviennent qu’à bousculer un peu, et fort maladroitement, leurs masses alourdies par les légumes noircis d’avoir été trimballés et finissent par glisser sous les roues des autobus municipaux qui sont bien obligés de les écraser ; et même cette soupe paraît dégueulasse ; oui, dégueulasse : il faut reconnaître que c’est aussi un peu à cause de l’état de la chaussée parisienne.

Les femmes comme Manie Dudu ont dans les cheveux des plumes pour montrer qu’elles sont volatiles ou bien au courant de la mode sioux : je suis bien au courant de la mode sioux, disent-elles, ou branchées migration : je suis branchée voyage, tu vois. Je n’ai pas peur du qu’en dira-t-on au contraire, tu vois ; mais j’espère qu’au moins ma coiffure de plumes tiendra quelques heures pour qu’on la remarque et surtout Patrick qui a été si méchant, pour qu’il soit un peu à mes pieds – disait Manie Dudu – ça lui apprendra d’avoir été si méchant l’autre jour à la cafétéria, d’être à mes pieds. Des plumes les femmes qui s’appellent Manie Dudu se font des tresses comme les femmes sioux ou des nids pour de vrais oiseaux qui finissent par s’y installer tout en ne pouvant pas vraiment s’empêcher de leur chier sur la tête.

Prénom Manie et nom Dudu, les ongles comme des griffes mais coincées de boue, des serres mais cassées par l’habitude de gratter, des bouts de doigts affaiblis par l’habitude de tenter de se parer mais avec de la boue, le goût de la terre mélangée à la fiente des oiseaux installés sur ta tête, des pourritures de courgettes qui pendent de ton cul, l’habitude d’aller creuser mais parmi le guano ; les femmes qui s’appellent MD, à se frotter au ductile d’une boue jaune qu’on ne voudrait pas comme engrais mais que ces femmes appliquent tous les soirs sur leurs joues creusées par les cicatrices laides cachées le jour sous une couche de crème et leurs fronts plissés par la bêtise – qu’on ne peut, elle, pas masquer.

Quand on ne les retrouve pas sous les autobus, les Manie Dudu, on les croise chez les flics, dans la jouissance de remplir les papiers les plus absurdes. On les retrouve en infirmières sales – en maîtresses d’école passionnées surtout par les papas des gosses, en promeneuses à chien-chien dans le 15e arrondissement. M’enfin le plus souvent la Manie Dud’, c’est la copine à tout le monde qui traîne dans le côté branché de Belleville, qui croit s’encanailler en buvant des pintes après l’happy-hour, grignotant de ses mains charbon les chips bourrées d’urine que des serveurs servent en crachant et qu’elle fait mine de mépriser – mais elle ouvre à chacun de leur passage un peu plus le col de son corsage où l’on voit des saletés installées entre les deux seins.

J’ai tout vu, se plaint Manie Dudu, et les attentats et le passage à l’an 2000, j’étais présente quand tout cela est arrivé c’est terrible et d’une main Manie Dudu recoiffe sa frange grasse en éteignant son mégot qui commençait à lui brûler ce qui lui reste de doigt glauque. J’ai vu, tu vois. Mais je ne peux pas trop rester à causer, hein. J’ai tellement de choses à faire, et de pauvres gens à écouter, si tu savais tu vois. Les gens ne se rendent pas compte tu sais les gens les gens mais moi les gens je les cerne d’un simple regard ! criait Manie Dudu. Personne ne se plante comme moi, disait-elle, en croyant dire le contraire – mais à ses pieds et dans sa nuque, chiens et oiseaux chiaient, chiaient – et la pluie commença de tomber – oh mais je connais la pluie, hurlait Manie Dudu, je la cerne très bien elle aussi – mais la pluie s’en ficha et l’assomma de gouttes jusqu’à la noyer. Oh mais je connais aussi la noyade – Manie Dudu crâna une minute avant d’être emportée.