Les dix choses (incontournables !) à faire à Rome (capitale de l’Italie !)

Puisque dans les villes qu’on visite on cherche à voir les choses qu’il faut y voir (Quinze étapes immanquables à Saint-Hilaire-du-Harcouët !), en espérant dans le même temps être assez malin pour y voir aussi celles que dédaigne la masse du vulgaire (Les vingt lieux de Bretteville-l’Orgueilleuse hors des sentiers battus !), je me suis dit, faisant l’expérience de passer une saison dans la capitale italienne, que je pouvais proposer à mon tour les

dix choses à faire (absolument !) (qu’attendez-vous ?) à Rome.

Alors voici :

1. Lire Connaissance du Centre

Connaissance du Centre est un livre de Cécile Riou qui est sorti en novembre 2022 aux éditions Lanskine. Il regroupe des poèmes écrits beaucoup à Bourges et un peu à Paris. C’est livre de voyage ; c’est un livre qu’il faut apporter avec soi en voyage. Connaissance du Centre, c’est d’abord l’invitation à cheminer dans la ville, seul(e), le nez hors du guide ou du téléphone ; c’est une attention particulière au monde, une contemplation active. Ce qui revient à voyager au rythme du poème qui est en train de se composer dans sa tête (même si, d’ailleurs, on ne compose pas effectivement de poème) et qui est le fruit du trajet, de notre corps, du livre qu’on est en train de lire, de la météo, de l’environnement – et de la porosité entre tout cela.

Il s’agit de se laisser pénétrer par une rêverie qui n’est pas du tout imaginative : regarder, écouter, sentir ses membres (et les bruits de la cour, et le soleil sur les géraniums). Et faire jouer sans forcer la synesthésie entre les choses. Pour moi à Rome, par exemple, les hauts pins parasols ont le bruit vert et strident des perruches, le rouge du murs des avenues est irrémédiablement associé à la sirène des ambulances romaines (une basse continue, deux soubresauts aigus), la glace à la pistache a le goût de la fatigue des jambes après une journée de marche, et le Tibre est absolument végétal : c’est un platane couché.

Connaissance du Centre, dans lequel chaque poème est une estampe dessinée avec le grand art de la précision et du flou, du naturel et de la surprise, invite à tout cela. Et même plus profondément encore – et voilà pourquoi c’est un livre dont la lecture est une expérience intense – à jouir du déploiement de la vie.

«Touchée d’une joie rustique, je me reprends au spectacle interrompu de cette agitation fervente et drue, naïvement originale du fond commun, cette opération assidue, multiple, entremêlée, par laquelle toutes choses existent ensemble.»

Et un peu plus loin :

«Alors que les hommes étaient occupés depuis longtemps à barboter dans leurs activités,
pressés de la fureur de faire de l’argent, des relations et des tableaux Excel, ils oublièrent la
chose splendide, l’éternelle fête dans laquelle ils avaient été admis à être vivants.»

2. Étendre du linge

Vous habiterez un immeuble de Monteverde Vecchio (plafonds hauts, sols en marbre, bidet dans la salle de bains, cafetière à moka). Vous monterez au sixième étage par le très vieil et très étroit ascenseur, les bras chargés du sac du linge propre à peine sorti de la machine, humide et odorant. Vous continuerez à pied jusqu’au septième. Alors vous pousserez la lourde porte en fer. Vous serez parvenu sur le toit-terrasse de l’immeuble. Des fils y seront disposés, et rien n’y sèchera encore. Il y aura du vent. La vue y sera touristiquement décevante : ces arbres, ici, seront ceux de la villa Doria Pamphilj, et ce sera à peu près tout. Ah si, ce gros dôme, là-bas, sera tout de même celui de Saint-Pierre. Et sinon, les toits de Rome, à perte de vue, plats et jaunes, et derrière, une chaîne de montagne. Bon. Vous étendrez votre linge. Vous aurez alors la vision soudaine de ce que vous faites : aussi bien que la fabrication maison des pâtes, mettre à sécher du linge sur la terrasse de l’immeuble fait partie de la panoplie de la matrone romaine. Vous vous souviendrez de la scène («La meilleure de tout le cinéma italien !», vous aura dit un local) d’Une journée particulière d’Ettore Scola, de Sophia Loren et Marcello Mastroinanni au milieu des slips, des maillots et des draps blancs. Vous resterez un peu à regarder le paysage, le vent agiter votre linge retenu par des pinces. Et vous redescendrez.

Une journée particulière, Ettore Scola, 1977
3. Se tromper

Choses dont on rougit en souriant, choses dont on sourit en rougissant :

Au restaurant, demander au serveur s’il peut nous apporter une nappe (on voulait une serviette).
Dire à ce grand type qu’on est Français mais qu’il peut nous croire, on comprend très bien ce qu’il nous raconte (le verbe qu’on a employé n’existe même pas).
Étaler cette crème blanche sur un morceau de pain comme si c’était du beurre, puis tartiner par dessus des grosses cuillerées de confiture (la crème blanche était du fromage très salé).
Aller au secours d’une dame âgée, l’air essoufflé, qui fait des signes d’alerte comme si elle ne pouvait plus du tout respirer (elle faisait juste des étirements après sa gym).
Penser qu’on passerait ici son temps à lire et à écrire (la lumière est si belle : on ne fait que marcher).

4. Chercher à voir un héron

Dans le parc on s’arrête pour choper des marrons
d’autres fruits cette fois verts tombent des arbres en criant
c’est le matin romain et le lac est rempli
par la pluie d’hier et par l’horrible chant
de la famille d’oies – mais où est le héron ?

Où est la branche grise qu’on a vue émergeant
ici même mardi, comme un S sur un I
patientant sans bouger que passent les poissons
sous son nez – alors hop et puis bon appétit –
où est le grand héron qu’on a vu en marchant ?

Un insecte très rond passe aux pieds de mamies
assises sur un banc – c’est un petit marron
sur pattes – les corneilles comme elles crient fort en bavardant ;
ce n’est pas aujourd’hui que je vois le héron
mon chemin du retour longe un rang de fourmis.

(Villa Doria Pamphilj, le 13 octobre)

5. Cuisiner la vraie recette des spaghettis à la romaine
  1. Préparez les ingrédients.
  2. Mettez une chanson de Mina, par exemple Amor Mio, si possible un peu fort et la fenêtre ouverte.
  3. Cuisinez vos spaghettis.
  4. C’est prêt !

6. Voir pleuvoir dans le Panthéon

Oui, à travers le trou.

(Et penser : mon Panthéon est décousu, si ça continue on verra l’trou d’mon Panthéon, ad lib.) (Et penser : ô passer la toile sur le marbre antique !)

7. Partir et revenir

(Sous la forme d’un gestomètre)

Marcher jusqu’à la gare de Termini.
Échapper de peu à la mort en traversant les rues.
Éprouver qu’il est décidément impossible d’être un piéton à Rome.
Pester sur le niveau sonore de la ville.
Prendre le train.
Arriver à Naples.

Je me laisse emporter par les flux – un bateau qui prendrait une cascade : voilà ce que je suis, et navigue sans direction entre les bruits désordonnés, les klaxons infinis, les odeurs de friture, les appels des serveurs, les images de Diego (Maradona) qui donne ici son nom également au Spritz, au fond d’une ruelle particulièrement obscure un panonceau indique : zona luce – et merde on s’est perdus ? Oups pardon madame oui je laisse passer votre scooter ; j’apprends le mot caotico.

Prendre le train.
Rentrer à Rome.
Marcher jusqu’à la maison depuis la gare de Termini.
Traverser les rues presque les yeux fermés.
Éprouver qu’il est décidément facile d’être un piéton à Rome.
Louer le grand calme de la ville.

(à suivre)

Guillaume Marie
Guillaume Marie
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