Le gestomètre est une forme fixe de poésie imaginée par le poète Robert Rapilly. Il s’agit de choisir une action simple et quotidienne que l’on divise en un certain nombre de sous-actions successives décrites avec froideur.

J’avais, en son temps, suggéré à Robert une petite chose en sus : dans le corps du poème, entre deux séries de vers impassibles, vient au contraire et pour le contraste un long vers chargé jusqu’à la gueule d’affects et de subjectivité. On trouvera ici ce vers en italique.

Jacques Jouet


Gestomètre du 21 avril

Rentrer d’un atelier un jeudi d’entre-deux-tours

Attendre sur le quai

Tourner la tête à gauche

Avancer ou reculer légèrement

Rentrer dans la rame

Trouver une place plaisante (ou possible)

S’asseoir

Chercher le téléphone

Paniquer de se l’être fait voler

Le trouver coincé dans les pages du livre

Ouvrir un réseau blanc et bleu

Répondre aux gentillesses

Déposer des gentillesses

Se réjouir des multiples spectacles à voir

Se dire qu’il faudra retenir les dates

Oublier immédiatement les dates

Tomber sur un post stratégico-politico-impérialiste qui se croit philo

Sentir tous ses nerfs se contracter

Voilà c’est le moment où le piège se referme, où te souviens que l’algorithme se nourrit de ta haine, tu le sais et pourtant, tu continues le scroll comme la trotteuse sur la montre, tu hésites, jusqu’où peut-on laisser filer l’indécence et les idées qui ignorent les crimes concrets, comment sortir de cette gadoue coloniale, hétéronormative et blanche, toi qui est hétéro cis et blanche, même avec un quart de sang caraïbe et un mari gay, ça ne change rien, à moins que, par où hurler, en respectant le serment à la tendresse, le choix de la révolte en creux, tenace et douce, par où devant cette marée de terreur qui te remplit, devant cette bêtise, à fendre d’un coup de sabre concis

Peser ses mots

En ajouter quelques percutants

Définir que ça s’arrêtera là

Retourner à la gentillesse

Respirer profond dans la trachée

Me souvenir que je vais mourir

Fermer l’écran

Remettre le téléphone dans le sac

Sortir de la rame

Prendre l’escalator

Pédaler dans le soleil

Sourire sur sa colère

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Laura Lutard


Gestomètre du 14 avril

Lire le soir

Se brosser les dents

se dévêtir

jeter les vêtements en paquet sur la chaise

mettre un caleçon de nuit

faire quelques étirements

refaire le lit

se glisser entre les draps

bien se caler contre son oreiller

se tourner vers la pile des livres en cours de lecture

hésiter : le gros roman de science-fiction ? le petit livre extrêmement contemporain ? le recueil de poèmes qui vient de sortir ? la BD franco-belge en cours ? l’autre recueil, signé d’une autrice à la mode ? le roman classique qu’il faut avoir lu, commencé trois fois et cette fois c’est la bonne ?

non ! je laisse la pile de livres comme j’ai laissé mes vêtements tout à l’heure sur la chaise : en vrac ; et je me tourne sans sortir de mon lit vers ce coin de la bibliothèque où sont rangés, à portée de main, les livres chéris, ceux que j’emporterais pour un nouveau confinement ; je fais mine de choisir, mais je reviens toujours au même, bien usé, je l’ouvre, toujours aux mêmes pages, et lis de longs poèmes déjà lus mille fois, en les récitant dans ma tête, et m’en complais béatement comme un bébé content d’avoir été bien nourri, nageant dans les joies cumulées de la familiarité et de la redécouverte

fermer le livre

ranger le livre

éteindre

dire bonne nuit

dormir.

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Guillaume Marie

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