Le réveil d’Hugo

l’envie de prendre le monde oui bien sûr qu’est-ce que tu crois j’ai souvent cru qu’il existait un monde, sans moi, et enviable de moi, et pur, et beau, et où les garçons m’attendraient, nus, avec des sexes des sexes oui, tu sais, ces sexes qui donnent envie de s’agenouiller et de les gober. Oui combien de sexe aurais-je gobés combien de fois aurais-je été enculé combien de fois par combien de sexes par combien de garçons. Je n’y suis jamais parti. C’est heureux ; car je serais tombé sur des piafs de poteaux des pin-ups. Au lieu de ça vois-tu j’ai ramassé mon slip, abandonné hier au pied du lit, tu sais le vert que tu m’a offert pour mon anniversaire, le vert qui m’a servi de marque-pages quand j’ai piqué du nez et quand blanc donné à mon imaginaire tu es venu t’étendre tendre et tendu dans l’étendue de ma voracité. Et c’est dans une herbe à nous que, toi perdu sous les draps, j’ai joué au prédateur et toi au petit mouton. Je souriais dans mon slip. Tu me disais : comme tu as un grand machin. Je te disais, c’est pour mieux te prendre mon enfant, te prendre oui, au nom du monde, ou à défaut, te prendre toi, me glisser le plus profondément possible au fond du trou, franchissant cent fois la porte, moi à la fois débile et vagissant, loup guettant une proie infiniment loin et tellement sous mes dents, gai pinson, léger, fragile, doré. Mon agneau tu es le gigot la poule au cidre la galette saucisse dont on fait deux bouchées. Le ris de veau dans sa sauce. Au baptême tu es la pièce montée, en famille le rôti, à la cantine les lentilles, en forêt la pause pique-nique : je t’aime avec fourchette et couteau

et j’ai faim. Le réveil marque 14h57, et depuis ce matin, rien, rien, l’estomac vide. Je constate que la serviette de table abandonnée hier auprès du lit a été ramassée. Ma moustache en pétard réclame de se salir, de s’égayer un peu de micro-miettes alimentaires ! Direction la cuisine : je mets la tête dans le frigo. Au premier coup d’œil j’y ai cru te voir. Et puis non : ce pot de moutarde n’a rien à voir avec ton genou, ce fromage, rien à voir avec ta joue. Au fond, là, tes cheveux ? Toujours pas : la salade que ta mère nous a donnée. J’attrape la bouteille de jus d’orange et referme l’appareil. Ramasse un verre. Du placard, emporte deux biscottes. Viens me poser au salon, dont j’ai pris soin d’ouvrir toutes les fenêtres. Assis sur le canapé, mon déjeuner au bord des lèvres, j’entends se réveiller l’appartement désert

sautent le tuyau clang clang clang le marteau par la fenêtre suivis de la pelleteuse, du sifflotement joyeux d’un ouvrier content de son sort, d’un marteau-piqueur enragé, d’un train de banlieue lointain, du ouin-ouin forcené d’un môme en mal de lait, d’une scie-sauteuse. Objectif : le parallélépipède multicolore rempli du jus sus-cité dont l’emballage tétra-pack à 95% recyclable tente de me convaincre de toutes les vertus de son contenu. Le bras sifflotant l’empoigne, la pelleteuse le descelle de la table, le marteau-piqueur vengeur défonce l’étiquette du prix (exorbitant), le mioche l’attaque à la pioche, le train de banlieue reste à bonne distance. Sous les assauts répétés de la scie, c’est dans les cris que le tuyau s’effondre il transperce la brique, prenant, c’est extraordinaire, la place exacte de la paille dans le dessin du verre, là, sur la brique ainsi asticotée…

le soleil envahit mes deux biscottes aussi ! Sa lumière, qui darde du balcon, rebondissant depuis l’évier, vient traverser les petits pains secs. Quand on est enfant on s’amuse à écrire à l’encre sympathique le parcours codé vers la cache à bonbons. Il faut alors une bougie pour le déchiffrer. Le taux de réussite de l’intervention est de 96 %. Ainsi, la mie, portée entre les rayons de lumière et mes yeux, révèle un message. Dans la biscotte droite, je distingue ce mot : «printemps». Dans la gauche, «été».

de mon sac je sors les lunettes noires. Les chausse. Qui a bien pu graver ces mots à travers les biscottes, comme on publie un faire-part dans une vulgaire feuille de chou ?

sur la droite, près de l’accoudoir, est posé le miroir dans son cadre d’acier. Je me penche, m’y mire. Lunettes : noires. Moustaches : intactes. Visage : pâle. Cheveux : foin, orientation sud sud-ouest après tornade. Tout est là. J’ai faim. Biscottes ? Allumées, «printemps», «été». Ach. Was ist das ? Ein Geschenk ? Alors là, Clochette, attention : rêves, réalité, n’aurais-tu pas par hasard encore tout mélangé ? Où te caches-tu ? Dessous ? (Je soulève la biscotte). Sous la pelleteuse ? De Fée Clochette point, j’ai les crocs, et sans me méfier engloutis l’été. Crr Crr Crr Patacrr Pffffft !… Mais ?! Que se passe-t-il ?!  Pfffft ! Quelle drôle de sensation ! Je rentre en moi-même, comme dans un télescope, bonjour mes pieds ! Au dessus, mes yeux ronds observent sans comprendre le gratte-ciel multicolore percé d’un tube… Scritch : je m’adosse à la… biscotte, oui, c’est bien la biscotte, ce mur friable derrière moi ! Pas de doute ! Mes lunettes je remonte, et mes esprits tente de rassembler en les coiffant moustaches mes…

mes pieds balancent dans le vide, le sofa est un paysage. Je suis assis sur le bord de la table, au bord d’un nouveau monde. Le ciel y est pâle – lait entier. Le sol, collant – miel. Les murs – on a déjà parlé des murs : biscottes. Le salon que je viens de quitter, je ne l’ai jamais aimé, et rêve d’y apporter les modifications qui l’auraient aménagé à mon goût. Mais je crois vraiment que celui-ci est encore plus moche. J’y trouve cependant, près de la commode – nougat – mon fauteuil rouge, mon préféré, et intact.

on trouve toujours dans ses poches, dans ce genre de situation, de quoi se sortir de l’entrelacs de nos aventures, de quoi faire rebondir le récit. J’y plonge mes deux mains : la droite dans la droite, la gauche dans la gauche, c’est ainsi que c’est le plus simple. Pas de clé, de message, de Jiminy Criquet, de champignon. Mais un vieux mouchoir, une petite boîte d’allumettes et un presque plié paquet de Gauloises. Ma foi je ferais donc ce qu’on attend de moi : je m’assois dans le fauteuil – intact, sors une cigarette du paquet. Et l’allume. Pas plus qu’à la première, la seconde bouffée de tabac n’apporte un bouleversement à ma situation. Qu’attendais-je ? La troisième n’est pas plus concluante. A la quatrième, que se passe-t-il ? Rien, décidément. Alors, de même que les aiguilles divisent le temps en un milliard de tic-tac, de même jusqu’à la vingt-et-unième bouffée – tic ! je fais des enjambées – tac ! vers la mort, en une promenade faite de petits pas chassés, de nuages délicats amoureusement aspirés… Et je me sens soudain un peu plus vif, la cigarette me tuant lentement dans l’absence de douleur, et même dans un plaisir gourmand.  Les affiches féministes ont donné ce droit aux femmes, ces promenades aspiratoires et suicidaires, si douces. Quand je serai grand, à nouveau, je serai ravi de donner à droite et à gauche aux dames des bancs publics : « Puis-je vous offrir une cigarette ? », tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.

pour l’heure sa qualité est surtout d’avoir achevé de m’éveiller. En me levant pour écraser mon mégot contre le rebord de la fenêtre, en m’approchant de la poubelle pour l’y jeter, en finissant ma déambulation jusqu’à la cafetière que je mets en marche, j’observe que le salon est redevenu celui qu’il était jusqu’à hier. Les bruits de la rue ont fait le chemin du retour.

mon corps est encore gourd, mais, en y mettant les mains, je me rends compte que tout semble y être à sa place. Mon sexe, tiens, mon sexe. Je pourrais revenir vers le lit pour m’y frotter à toi. Amorce le mouvement, me ravise, et puis tiens mon sexe ? Assez grand pour m’en occuper seul. J’enlève le ticheurte et le caleçon, retrouve le chemin de la salle de bain, me glisse dans la cabine et fais couler l’eau. Mes mains sur mon sexe. Tu en voulais, ce matin, la primeur ? Non, aujourd’hui, je laisse ma vertu à la douche.

Alcarr Icéol et Guillaume Marie, 2009.
Photo Alcarr Icéol, 2020.